Une respiration, une lumière élancée, un ciel soulevé... Une route, foin de la destination !
Des parfums à profusion, des parfums du fond du corps, ce ne sera pas ordinaire.
Et ces mots qu'on reçoit et ces mots qui reviennent.
Ces mots d'entre-temps. Ce caprice de mots, ces mots qui tombent dans le noir.
Avoir moins de larmes. Redoubler les feux, les placer de loin en loin, aller en éclaireur, traverser et ôter les épines, repérer les passages, allumer les feux.
Et dire comme on avance, sans détour de mots, sans mensonge.
Et les parfums, devenus vivants, alertés. Respiration, moins d'ordinaire.
Ecrire, c'est lui donner un visage. Ecrire, c'est la déceler, faire irruption au bord du monde de sa réserve. Ecrire comme on devine, écrire à profusion de ses silences. Nous sommes à bout portant du désir. Mais ne plus écrire qui ne viendrait pas à bout des sentiments. Il faut s'endiabler une bonne fois pour toutes, s'exiler au fond des yeux, toucher par petits bouts ce regard en soi, se solidariser. Les vérités sont demeurantes qui nous donnent à vivre ce que nous sommes, vraiment.
Le signe sur le silence. Le silence dans le signe. Une main fragile, élevée, débarrassée de son tremblement, de ses interrogations. Une part du ciel dans la paume fermée, une paume lovée au fond du ciel. Instant de gratitude, envie de gratitude, de reconnaitre ce silence comme une faveur. Le ciel est vide mais celui qui s'élargit en moi, celui qui respire en moi, qui ouvre son infini est le ciel silencieux de mon émerveillement à être.
Pourquoi serions-nous à l'abri ? La porte est ouverte. Et pourquoi serions-nous à l'abri des coups de notre histoire ? Qui nous détache à l'emporte-pièce ? Qui nous défigure ? Les Demeurants ne rêvent pas, ils parcourent à profusion de leurs doutes. Qui nous surveille ? Mais personne ! Personne ! La porte est ouverte.
J'ai beaucoup appris des images volées et abandonnées, des rires et des mains qui feulent, des sources rêveuses au fond des mains qui tremblent, des voix qui viennent en rut, des voix qui harponnent et soulagent, des fuites qui n'ont pas de prix, du souffle au creux d'une hanche, des rives caressées de la bouche, du feu errant et des étoiles filantes, des étoiles désarrimées de leur trajectoire, des images à tout va, désormais sur la place publique, incantation maladroite de l'ombre en bout de course, maladive ; j'ai beaucoup appris dans les rires diamantins du vide incandescent, jusqu'à la fin en soi du rire ; j'ai beaucoup appris à pleurer des images et du silence de la main.
Figures de la disparition regroupe une partie des textes écrits entre 1975 et 2006. Ils sont les débuts et l'inachèvement. Ils portent mes appuis, mes références, les talus escaladés et les descentes brutales dans les fonds ravinés de mes certitudes. La tentation serait de clore le désir qui les a portés. Or le désir existe encore, acéré et effilant. D'où ce besoin d'en faire état, de les porter devant.
Toujours j'écris, mais j'écris à l'emporte-pièce, enlevant le silence des espaces blancs des mots, subtilisant les traces d'hésitation en fin de phrase, sans point, laissant tomber ou, parfois, se relever le silence intime de la main. J'écris, mais j'écris en aparté. Car il s'agit bien de silence, du silence revenu une fois écrit ce qui surgit de longue date.
Tu as été créé pour des moments peu communs / Modifie-toi disparais sans regret / Au gré de la rigueur suave / Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit / Sans interruption / Sans égarement … dit René Char dans Le marteau sans maître. Je vais sur cette eau inexorable, à nu, à flanc des mots qui passent ma main, depuis le temps.
Sur TheBookEdition
Tout est perspective (suite 3)
L'entêtement des sentiments à surgir, mais attendus, décidément en embusquade. Nous ne le savons que trop, dans les volte-faces de l'ivresse et des larmes, cette inquiétude qui reste, en boule. Il faudrait se précipiter, remonter à la surface, se décider pour l'une ou les autres, l'ivresse inouïe ou les larmes rassurantes.
Nous ne connaissons jamais le dessous des cartes. On ne lit qu'à demi et il manque une certitude à nos sensations. La perspective est là, à bordure des vérités qui nous échappent ou des sincérités qui nous fuient. Nous vivons à l'esquive. Nous sommes les voix entremêlées et tues de désirs qui pourraient se retourner contre nous.
Qui se retourneront contre nous.
Tout est perspective (suite 2)
Plutôt que l'errance, s'arrimer. Je vis où je m'attache, écrit Yves Navarre. S'accrocher aux linéaments des perspectives, se porter en avant mais s'obstiner dans la même ligne de fuite. Ainsi vont aussi les sentiments, ils s'enchainent et s'agglutinent, ils s'opiniâtrent par devers nous.
Les rives et les bleus de l'âme s'attachent à nos rêves et les détruisent. L'entêtement, martel en tête de ce qui nous échappe, est une trahison faite à soi-même. Nous aimons en pure perte mais nous avons aimé. On poursuit, on se donne, on se cramponne, on s'épouse, on se livre, on s'aheurte, enchaînés que nous sommes à nos démons, qui vitupèrent derrière nous, préoccupés qu'ils sont à nous retenir encore.
Plutôt que l'errance, l'écart en soi, faire ce pas de côté et se dévier, devenir irrégulier. Ainsi grandit le désir en nous qui remet à sa place ce qui s'effaçait. Déchirer ce qui reste à déchirer.
Tout est perspective (suite 1).
Il manque au point focal du désir les lignes adjacentes de la fuite, celles qui ne se laissent pas de traces, celles qui s'effilent le long du regard dans une recherche éperdue du désir. La fuite n'est pas le remède, elle n'oblige pas, elle vacille à mesure de son avance.
Ainsi sont les sentiments, des fuites vacillantes, prêts à renaitre. Nous sommes le champ labouré de sentiments, d'exaspérantes réminiscences de nos visions à courte vue, à peine formées qui laissent le coeur et le souffle - notre respiration - inassouvis.
Dans le champ de notre esprit, les juges éructent à profusion. Ils se démènent contre nos désirs, les rendent amères jusqu'à penser qu'ils sont notre perte. Ils manipulent seulement nos sentiments, rendent indistincts ce qui nous fait et ce qui nous ronge.
Apprendre à désapprendre, revenir à l'errance, aux signes du feu aperçu dans les lointains, aux horizons qui ne se laissent pas atteindre, qui reculent, qui se donnent brutalement dans notre fuite inexorable à les franchir, où nous entrons libérés des sentiments.
Tout est perspective. Faire un pas de côté modifie la perspective et crée un écart mental qui change le point de vue. Modifier la ligne de fuite, déplacer le point focal. Devenir mobile dans le champ de lignes, se déplacer, accepter d'être nomade, s'extirper du champ.
L'espace immédiat est encombré de choses immédiates. Sortir du court terme, abolir demain, se déplacer plus loin. Eviter cependant de se déplacer selon une même ligne dans la fuite. Chercher la rupture des fuites, du sens actuel de la perspective. Tracer jusqu'à rompre.
Changer le sens, modifier les fuites. L'espace devant soi est une multitude de lignes de fuite. Déplacer la vision arrêtée, défaire la pensée qui s'arc-boute sur un seul point. Changer de focale. Ce ne sera pas la première fois. Ce sera une nouvelle fois et toutes les fois à venir.
Tout cela a à voir avec les sentiments. C'est encombrant les sentiments, ça longe les lignes de fuite, ça les ronge, ça monte par bouffées comme de lentes résurgences d'un désir qui ne veut pas mourir. Faire mourir le désir, voilà l'écart à faire, voilà le deuil des lignes d'aujourd'hui.
Désappendre, désarrimer. Se désarrimer des lignes de fuites qui encombrent la vision et le champ. Changer de champ ? Ce sera le même, il n'y a qu'une vie, il faut se déplacer dans le même champ et gagner d'autres lignes de fuite, fuir différemment, organiser la vision d'un autre point de vue, selon d'autres sentiments.
Gagner sur ce qui meurt, gagner sur ce qui nait. Sortir de l'impasse des sentiments. Elargir le champ, repousser la vision plus loin. Il n'y a pas de limite au champ, seulement des horizons. Les horizons se franchissent, à la découverte d'autres plans du champ, d'autres arc-boutants qui tiennent l'espace du champ.
Gagner de l'espace, respirer mieux, à profusion. Devenir cette profusion des horizons atteints et franchis. les perspectives sont toujours vertigineuses. Accepter le vertige. Peut-être s'agit-il de errer, de renouer avec l'errance, d'accepter d'être nomade ?
L'errance casse les points de vue, le nomadisme va en travers des lignes de fuite. C'est une fuite traversière, avec des horizons renversés pour voir mieux et respirer mieux, plus large. Peut-être s'agit-il d'effacer le "jadis". peut-être est-il question de grandir, d'élargir le pas ? Grandir avec la conscience de la douleur des sentiments ?
Au bout des sentiments il n'y a pas de visage familier. Seulement la rupture d'un regard qui bute, d'un désir qui rompt, de sentiments qui n'ont pas leur place dans un mouvement qui cherche à naitre. Les sentiments forcent à l'immobilité. C'est le danger et la douleur.
Ne pas rester immobile. Retrouver une vision, des visions dans les à-côtés des sentiments qui meurent. S'agit-il de renoncer, d'étouffer, d'arrêter la respiration, d'éviter les résurgences, de douter des moments complices, de ce temps devenu du passé ? De quoi s'agit-il ? Etre errant !
Le feu est errant, les sentiments demeurants ! Le feu passe les horizons, les sentiments clouent au sol ! Il y a toujours un deuil en instance en nous, une part en nous qui n'était pas la nôtre, qui meurt. Qui n'était pas la nôtre, mais qui était cette part irréductible en nous de l'autre, parfois de nous-même en l'autre.
Les sentiments nous mettent en danger. Reprendre la marche, fuir le danger, sauter sur l'horizon, sauter pour respirer profusément. Gagner le feu errant ! Ne plus arpenter en droite ligne des lignes de fuite. A rebours dans la marge.
LES ADOLESCENCES MEURENT SUR LES TALUS
Nous avons nos allégeances. Puis nous les perdons. Ou bien elles s'effacent de notre vie à mesure que nous les nommons. Ou bien parce qu'une fois nommées, nous nous en libérons. Mais notre plaisir était de les chercher parce qu'elles nous aidaient à grandir, de les accepter comme œuvre de notre volonté, de les reconnaître comme preuve du sens de nos actes. Seuls, nous étions nus mais nous avions le sentiment d'être soutenu ou d'être pour quelqu'un parce que nous les ressentions, même séparés, comme des moments de partage. Nous prenions fait et cause pour nos éblouissements. Ils nous ont rendus aveugles et nous n'étions plus capable de naître ou bien, parce que notre naissance n'était pas assez aboutie, nous préférions tenir la main invisible que nous avions projetée devant nous et parce que nous étions derrière ou en retard, tout notre désir était de l'atteindre, de la toucher, de sentir ce poids vers nous qui nous donnait raison de persévérer.
Nous avons nos allégeances. Puis nous les perdons. Ou bien nous les avons dissimulées tout au long de nos voyages. Nous pensions à des obstacles qu'il fallait éviter. Ou bien parce que nous avons trop cherché notre destination - changeante au gré de notre vie - nous les avons oubliées sur les bas-côtés de nos traversées. Ces plaisirs qui n'en étaient pas de satisfaire les premiers petits désirs venus que nous estimions uniques et flamboyants, ces plaisirs naïfs d'aller à contre-courant en y perdant nos rêves, ces plaisirs sont achevés. Nous étions à genoux écrasés par la jouissance de l'être et nos émotions n'étaient que râles exigus à se tordre la bouche. Jusqu'au prochain voyage, le dernier, celui qui nous écarterait de nos ressentiments et de nos oublis, celui qui nous donnerait à prendre ce qui nous manquait, à voir ce que nous n'avions pas su voir, celui-là nous mènerait à la bonne porte, fusse-t-elle fermée.
Nous avons nos allégeances. Puis nous les perdons. Nous sommes astreints à leur silence ou bien nous font-elles comprendre par la retenue qu'elles nous imposent – dans un silence foudroyant – qu'elles seront toujours là, que la décision nous revient de les convoquer à bon escient, en connaissance de cause. Leur invitation valait pour chaque voyage. Nous repartirons certainement en ignorant leur éloignement et, parce qu'il n'y a pas de place pour les atermoiements, nous garderons cette dette dans le cœur. Nous étions redevables de la faim qu'elles avaient suscitée et, escaladant les talus de nos adolescences, nous savions que nous les perdrions définitivement même si, où nous sommes, nous entrevoyons qu'elles ont exaucé notre désir le plus criant – et le plus silencieux – le désir de leur désir, celui de pouvoir aller sans leur assentiment ou, parce qu'il n'y a pas de plus beau cadeau que la confiance, de s'affranchir de leur suzeraineté parce que nous le voulions.
Dans chaque corps, il y a un peu de la nuit qui nous entoure et ces corps ont leurs ombres demeurantes, à la mesure du regard qui fait cercle autour d'elles et, sans les atteindre, sans les percer, ce regard dérive. Ecrire hèle le bonheur en nous. Sans le toucher ou sans le comprendre. Ou parce que nous le savions hors d'atteinte, nous étions devenus son fantôme, son rêve glissant en bordure de miroir. Il y a des caresses qui tombent droit.
Pascal Quignard écrit dans La barque silencieuse : "Il n'y a pas deux aubes. Tous les matins du monde sont sans retour. Il n'y a pas deux nuits. Chaque nuit est le fond de l'espace en personne. Il n'y a pas deux fleurs, deux rosées, deux vies. Il faut dire à tout instant : Toi. Il faut dire à tout ce qui vient : Arrive."
Notre besoin, inassouvi, ébloui, est comme un petit objet perdu : un pas de danse nu, de côté, latéral.
Pourquoi serions-nous à l'abri ? La porte est ouverte. Et pourquoi serions-nous à l'abri des coups de notre histoire ? Qui nous détache à l'emporte-pièce ? Qui nous défigure ? Les Demeurants ne rêvent pas, ils parcourent à profusion de leurs doutes. Qui nous surveille ? Mais personne ! Personne ! La porte est ouverte.
Nous sommes les rêves relevés de leur assignation à résidence. Nous sommes le silence des rêves égarés en nous. Où il n'y a pas d'abandon, il n'y a pas de magie. Nous sommes les feux malmenés des éclaireurs qui, loin devant, oublient de respirer. Il en faut des étraves pour devenir vivant !
Et dire comme on avance, comme on devance, sans détour de mots, sans mensonge.
Les Demeurants parcourent les flee market à la recherche des objets perdus et retrouvés et dans le renvoi du ciel des miroirs où ils s'arrêtent, où ils se croisent, où la lumière n'est qu'un seul pan entier du voyage, ils espèrent encore trouver ce qui leur manque, une rencontre qui ne finirait pas.
Au(x) Demeurant(s) ne s'abritent pas dans les archipels mentaux des illusions. Ils gravitent, ils facilitent, ils dérangent à mesure de leur errance, le seul résultat ne compte pas, ils lient, ils relient, détiennent les cordes, déplacent ou nouent les attaches, à la découverte des souffles libres.
in Au(x) Demeurant(s) - 2011 - thebookedition
L'arc-boutant de la lumière rehausse le ciel jusau'à son faîte bleu. Bleu permanent.
Il se détache, réminiscent. Il résiste dans le feu noir. Devenir récalcitrant, départagé. Le monde se scinde en deux, de toutes les façons.
Ré-apparaître. Ré-fléchir
Se dé-partager. Il y a des interrogations sans solution. S'astreindre à accepter, prendre un détour, des détours, d'autres voies, des voies qui ne soient pas moyennes. Le sentiment de la vie est récalcitrant, dématérialisé. Marcher droit devant dans les détours, être un écart en soi, accepter ce pas de côté, sauter le pas. La pensée progresse dans des soubresauts, d'un pas à l'autre, dans le saut elle donne ce qu'elle a, comme un élancement.
Ce soir, il n'y a pas de différence entre la mer et le ciel. Tons gris blancs, gris perle, gris cendré, seule la mer a des bordures noires tout le long de la baie. Et il y a la lune. Elle passe à travers les nuages, elle passe derrière les nuages. Elle hésite à revenir. Sur la mer, encore quelques bateaux, comme égarés. Les nuages, sombres à la base, de bas en haut deviennent plus clairs, plus transparents. Un coin de lune sert de néon, blanc crème voilé sur le gris du ciel, un gris légèrement rose qui passe au bleu, un ton plus sombre, plus dense. Le ciel n'a pas de solution à sa pesanteur, il est sa pesanteur, la mer le répercute, le fait osciller, lui donne des tremblements. Ou alors c'est la mer qui tremble seule, oscillante elle-même sur ses reflets noirs et le ciel qui tente de la répercuter. Ils ne font qu'un progressivement puisque la lumière s'amenuise et la lune prend plus de clarté, plus d'assurance sur le fond bleu-gris sombre du ciel, mais elle n'a pas encore de reflet sur l'eau. Ce reflet va venir en douceur, au fur et à mesure que la nuit s'installe. La nuit se libère du jour. La lune est maintenant parfaitement ronde, luninescente, installée à demeure et un long reflet courant et fragile nait et traverse la baie de part en part. Les rêves viennent lentement comme la nuit, les rêves passent du jour à l'ombre comme le ciel, de la lumière au noir comme la mer. La mer devient plus sombre, plus lente, le ciel remonte plus transparent mais une transparence qui va du sombre au clair, un clair bleu argent, puis bleu sombre, puis bleu-noir. Il n'y aura bientôt plus de différence entre la bas et le haut du ciel et la mer le rejoindra dans l'ombre qu'ils retiennent en eux. La nuit sera libre d'aller. Libre d'aller autour de la lune qui la rend plus dense et irisée jusque dans ses profondeurs les plus lointaines. La nuit qui donne les rêves.
Au(x) Demeurant(s)
Vient de paraitre sur TheBookEdition
Extrait :
J'appelle Au(x) Demeurant(s) les riverains du ciel en partance, du ciel à grand fracas, du ciel subitement dévoilé qui déplie ses horizons, des bleus du matin au bleu de la nuit noire, les riverains des irrévérences soudaines et des allégeances enfantines, un ciel dans les yeux.
J'appelle Au(x) Demeurant(s) les côtoyeurs du démiurge qui tremblent les ponts élancés de nos désirs jusqu'à trembler eux-mêmes de pied en cap du monde, qui ne nous donnent pas à choisir mais qui écartent les buissons et les ronces, défont les frontières pour que nous passions librement, plus libres que le démon qu'ils nous opposent.
Chut ! Ecoute ! Entends-tu ? Ecoute, écoute encore ! En haut du pont, avant d'y arriver, le ciel est une margelle, la lumière un pan entier du monde et plus on s'approche, plus le silence se foisse dans les cordes des réverbérations, plus le silence devient léger, ahurissant, il n'est qu'une lumière sans horizon, un plain-ciel effervescent. Ecoute ! Nous y arrivons !
Vient de paraître sur TheBookEdition.com
J'appelle Au(x) Demeurant(s) les instants en soi qui se rejoignent et ne font qu'un, la porte laissée ouverte, un souffle d'air qui louvoie, cette lumière d'un fond de cour répercutée de mur en mur qui dessine en jaune et or sur les feuillages noirs du soir, un vrai retour, les trois marches gravies, la pluie soudain qui lave tout ; Au(x) Demeurant(s) ces instants rassemblés à la pointe sèche rehaussés d'ocre et de fusain, cette demi-lune accoudée au débarcadère de nos sentiments où la nuit se lève, la grande respiration du ciel reçue en plein visage, la respiration étoilée d'un silence qui nous prolonge, ces yeux gris-verts, cette voie lactée ; Au(x) Demeurant(s) les incidences d'une vie sur l'autre qui s'accordent sans se défaire, où le ciel et la nuit ne sont qu'une rive à portée de main, tracée, touchée, réverbérée jusqu'au fond de soi.
A vrai dire
Au(x) Demeurant(s) ont des incertitudes mais du bonheur, au jour J, à l'instant. Ces traits que la nuit n'efface pas. A vrai dire, l'épellation ne se résume pas au regard, ni au geste, ni au rire. Il y a tout le ciel au-dessus dans un grand vide, une reconnaissance, un feu ouvert qui plonge en soi.
A vrai dire, Au(x) Demeurant(s) sont attentifs aux silences qui sont la mesure des écarts en eux, que le désir a placé sur le chemin.
Le ciel est à portée de main, cassé sur l'horizon blanc, un instant privé de ses couleurs, retourné, pris dans la ligne indicible de sa révulsion, ciel touché du bout du ciel, en instance.
Le ciel est à bout portant, soufflé, qui hésite, qui recule au-delà de la limite qu'il dessine avec la terre, à l'unisson des étraves qui le traversent, lignes, faîtes, lumières en quinconce, barrières et frontières, jusqu'au tréfonds de son tremblement.
Car il tremble, de bas en haut. A l'ouvrage dans ses réminiscences où les épaves bleutées des nuages ne lui laissent aucun repos, argenté jaunissant de son élévation, ce ciel est en aparté de lui-même.
Voilà il plie ! Voilà il tombe ! Arc-bouté au sommet des lignes de fuite qui le rejettent, envahi d'éclaboussures et de vide, où la lumière se réfléchit sans cesse, il plie, il tombe sans mesure, au bout du silence qui monte en lui.
Le ciel est dans l'entre-deux de nos rêves, une place vacante en nous où il prend place, sa place.
Au(x) Demeurant(s)
J'appelle Au(x) Demeurant(s) les deux mains qui tiennent mon visage ; Au(x) Demeurant(s) les fuites en avant du temps, le chant bleu d'un coeur à prendre, les notes d'un piano à Mizner Court ; Au(x) Demeurant(s) les plaines vides devant soi qu'une route égrène jusqu'au fond du jour, un aveu soudain de sa faiblesse, un coeur gros des histoires perdues et retrouvées ; Au(x) Demeurant(s) un point du ciel en soi qui s'ébruite, le ciel au point du jour qui s'efface, le ciel entier en soi qui renaît et respire, la courbe creuse d'une hanche sous la main à Sunset Avenue, aiguisante et lumineuse ; Au(x) Demeurant(s) endormis dans le silence entre eux.
Au(x) Demeurant(s)
Les gestes sont venus qui se suffisent du silence. Il n'y a plus de lieu où habiter, ni terre, ni ville, ni maison. Et le soleil défait les preuves, les restes du renoncement, les restes noirs de l'horizon vide dans les montées éreintées du ciel. Justement, le silence suffit à nos gestes.
Au(x) Demeurant(s)
Il y a des visages blessés qui remontent à la surface - en zigzag - des visages d'après l'horizon, légèrement effacés, résurgents. Nous les nommons sans mal, nous acquiesçons, nous dérivons avec eux dans ce qui reste du ciel autour d'eux, ce qui reste de la lumière qui les traverse. Voilà Les Demeurants.
Hors de soi-même, sur le fil, au dehors, à contre-vent d'une brusque rafale, au seuil d'un ajournement qui débuterait la disparition, qui signifierait l'effacement, le long de ce fil invisible qui plonge en soi, en écoutant ce qui chante dans le vent, ce qui pourrait être une voix plus aiguë, martelée à la pointe sèche, jusqu'à ce hors de soi qui n'est même pas un prolongement ni une vision ouverte mais un retrait, un effondrement, une raison de fermer les yeux, d'arrêter le regard, d'obstruer, hors de soi-même en suivant le fil. Puis respirer.
A Key West, la nuit s'installe en aparté dans les arrières cours et sur les terrasses. Elle ne se mélange pas, ne se partage pas, ne donne pas à choisir. Il faut la prendre comme elle vient, irrésistible, ouverte sur un souffle de mer qui rabat la chaleur à terre. Et se partager en elle, et s'évader en elle.
La face cachée des sentiments n'est jamais accessible à quiconque. La face visible est un liseré, une feinte éclairante du dedans. Ne jetez pas les feintes qui jouent la lumière. Revenez pas petits bouts, réparez, engrangez les retours. Ce qui est humain en nous, cet attachement aux traces, mérite d'être épargné. Rien à jeter en somme.
Nous trouvons par devers nous ce qui nous projettent hors de nous. C'est tomber presque que de subvertir l'ordre des sentiments, de l'anodin au plus inquiétant, c'est tomber à la renverse de soi. Nous sommes des apartés maugréeurs, pris à rebours de nos histoires singulières et notre sincérité nous fait trébucher. Nous sommes des Demeurants en instance de divorce. Et à portée de main de nos évasions.
Décision, cette nuit, d'arrêter la lumière, de la planter là, dans le cœur, d'en souffrir et d'en rire ; décision, cette nuit, d'élever la nuit dans l'ombre de La Pitié, d'interdire la passion, se réveiller ; décision, cette nuit, d'offrir le premier spectacle de la création, sans tabou, sans outrage, révulser le ciel ; décision, cette nuit, d'interjeter pour les avocats récalcitrants, ceux qui tentent l'esprit, ceux qui le dévoilent en l'outrageant ; décision, cette nuit, d'être la nuit ; décision, cette nuit, d'organiser le monde, à la main du magicien d'Oz, l'enlever, le séquestrer une fois pour toutes ; décision, cette nuit, de donner une leçon à Brecht, le frapper d'espoir ; décision, cette nuit, d'aimer enfin Mozart, d'arrêter les horloges blanches des silences qui se succèdent ; décision, cette nuit, d'écourter la saison des pluies et d'inventer d'autres jardins pour l'Alhambra, décision, décision...
Décision, cette nuit, de respirer encore, d'aimer toujours, décision de franchir le Rubicon, d'effacer la ligne verte, de subvertir Maginot et tous les murs souterrains et aériens ; décision, cette nuit, de s'enfermer seul avec la pointe de l'aube, la caresser dans l'ivresse, la posséder parce qu'elle le demande, lui donner le reste de ma vie ; décision, cette nuit, d'inventer le jour et la fin du jour ; décision, cette nuit, de prendre la première décision que l'Histoire retiendra : aller, aller d'un bon pas, large comme le ciel ; décision, cette nuit, de boire le vin aux racines des étoiles, décider d'en dresser la table où je serai au milieu d'elles, parce qu'elles le voulaient, parce que je l'ai voulu.
Le noir manque à la nuit, elle délibère à perte de temps, qui vitupère insatisfaite, ne connait que des esquisses d'ombre, ne donne que des soubresauts d'ombre. Elle tremble d'ombres à la pointe-sèche, à peine relevées, à peine assombries et préoccupées. Elle craint et tressaille agitée de scintillements du fond de la ville. Elle n'est pas noire, ni silencieuse, ni repue. Elle se délite au bout de ses spasmes. Il lui faudrait un désert blanc et chaud pour s'abattre d'un coup et dégorger les rêves qui la tiennent encore debout, à contre-temps d'elle-même. Une vraie nuit en somme.
Pour contrecarrer les augures, défaire les pronostics, déranger les syllabes des devins et des prophètes, parce que le soleil n'est jamais aussi neuf que dans un matin calme ; pour dévoiler les abandons et briser les fausses promesses - ce ciel qui n'en sera jamais un - et fermer cette échancrure sur le vide au moment de la mort - après rien - ; pour bannir la renonciation, la compassion et le délaissement, où le désert glisse sur lui-même et se sépare en deux pour accueillir les tribus rivales ; pour en finir avec les certitudes nées des frontières et des limites - franchir enfin les traverses, les ponts, se jeter et jaillir dans l'orage - ; pour révéler ce qui en soi résiste aux démarcations de toutes sortes - cette confiance en soi pour avancer, cette franchise envers soi pour avancer - ; pour pénétrer plus loin dans l'inébranlable foi en soi parce qu'il reste à conquérir ce qui nous fait terrestre, fragile, humain et tutélaire ; pour grandir en soi - grandir enfin et passer la frontière.
Revenir dans l'atelier du peintre, déambuler maintenant dans les coursives subtiles et le long des promenoirs mentaux de sa création, s'aventurer jusqu'à s'approprier les petits gestes qui époussettent la toile et rendent transparentes les lignes de fuite du regard, les yeux dans les yeux pourtant.
Interroger cette faveur qui nous délivre de la lassitude ou du renoncement. En coin du monde, il y a les chiens-assis du ciel par lesquels nous devinons que la vie n'est pas ordinaire dans ces élancements de l'oeil et de la main, de tout le corps qui balance en déséquilibre pour dénouer ce qui n'était pas visible.
La main est claire qui sait voir.
La grande porte est ouverte (in Les royaumes à demi)
Je descendrai les marches du ciel vers la terre, de la terre vers le centre de la terre, j'irai en enfer, où il n'est pas possible de croire, je profiterai du dernier plaisir, m'étendre, comprendre que je pèse sur ma chair et mes os, basculer, m'effondrer, m'enflammer, je descendrai dans un labyrinthe d'ombres, marche après marche, jusqu'à l'ombre pure,
je descendrai droit vers l'enfer où la passion se calme, où, dans le silence, je pourrai m'allonger et regarder au-dessus de moi l'enchevêtrement des voûtes et des poutres traversées d'escaliers noirs, au-dessus de moi, comme un mur tendu,
je marcherai comme marche un homme libre, entre les entrelacs de pierre, les pierres élevées sur la terre et, dans l'entre-deux des arches sombres, je descendrai encore, attentif, je descendrai parce que c'est nécessaire, je deviendrai arpenteur des rochers et des ressacs d'ombre de l'enfer,
je bousculerai les étoiles, c'est le seul chemin possible et je m'allongerai les yeux ouverts, tout au bout de ces dédales noirs, comme autant d'artifices de ma vie, au bout de ma vie, en enfer sous un ciel étourdi.
La lumière, les yeux fermés, lumière bleue lentement estompée, premier artifice qui s'élève, tombe, recommence ; le jour a fui, léger, avec lui le renoncement, jusqu'à l'horizon grandi sur l'ombre qui le prend, le couche sur lui-même, l'oublie. Les yeux fermés, encore, à demi, à l'à-pic d'une nuit qui vient, au surplomb d'un ciel noir, quand la danse décervelée des étoiles se fige brusquement, une à une tombée dans les mains, parce que l'imminence du silence le veut. Au droit-fil de cette explosion noire, le corps morcelé se referme sur ses plis, rétracte ses blessures, déplie son crépuscule ; il finit incandescent ; il finit où la mort le soulèvera, dans cette invention de la chute et du glissement parce qu'il y a des voyages sans transport quand une main se referme sur l'autre.
Des époques différentes affleurent dans Requiem. Je tiens le fil de ma détermination à retrouver les instants ressentis de mes détours et de mes disparitions. Fuite ou éloignement ? Je sais comment s’écrivent les textes. J’en connais les ramifications, l’origine, la fin, les alentours. De Uzès à Albuquerque, dans Winwood la nuit, il y a des leurres magnifiques, mais une vérité toujours bonne à écrire, sur le fil en trompe-l’œil de la vie. Je suis un différent où chaque miroir me renvoie - en sépia ou en noir et blanc - les instants agacés, mais réels, des ombres qui furtivent encore en moi.
Des époques mais aussi des lieux devenus la résultante des passages qui ramènent aux mots et aux textes, à ces suites incessantes qui enchevêtrent des voyages et des destinations, des frontières approchées, des détours et des fuites, qui donnent à réécrire par-dessus ce qui a été écrit dans un amoncellement de traces déjouées, qu’il fallait relever pour en comprendre les raisons et admettre que d’une ville à l’autre, d’une frontière à l’autre, les textes sont toujours des prétextes à retrouver les enchantements qu’elles ont fait naître mêlés à la peur de les perdre.
Des époques et des lieux qui n’ont de cesse de se rejoindre, de se jointoyer et d’asseoir de nouvelles visions, une fois achevé le long travail de ramifications qui, parce qu’elles sont justes tenues, donnent encore à reprendre les voyages et à réécrire ce qui semblait acquis. Et les traversées sont instables, les pontons fragiles et les terrasses en déséquilibre à l’à-pic des vides qui viennent en soi quand les sentiments éreintés d’avoir rompu avec les destinations cassent et dispersent le désir - ou la joie - qu’on en espérait.
"Ecrire ne rompt pas le silence, mais le voeu de silence. Qui écrit n'ouvre pas la bouche, reste muet, et pourtant toute la langue lui est présente, plus encore peut-être que dans le fait de parler. Comme le silence, plus lourd, plus pesant, que dans les silences approximatifs du jour. Situation paradoxale de la langue, et du silence, chez qui se mêle d'écrire". (Pascal Quignard, Le voeu de silence, Fata Morgana)