Alep
commence dans l'enclave d'un jardin, une solution entre la terre et le ciel,
encombrée d'arbres mais qui plient sur leurs ombres, un gigantesque ventre
bouleversé, érudé.
*
Alep commence comme une femme, à l’orée d’un pli dans la courbure du ciel,
commence en dansant dans la lumière finissante du jour. Elle naît de peu, d’une
voix ou d’un pas, d’un semblant d’agitation, d’un froissement de l’air au
passage des portes, d’un murmure qui prolonge l’ombre des murs dans le dessous
des voûtes, s’aventure à la nuit tombée dans les volées d’escaliers bleus de
son enfermement, prudente à l’excès, installée dans le mouvement qui naît
d’elle, résolue à être.
*
Alep en blanc,
grandeur nature en gestation.
*
Alep où les bruits se
taisent, Alep en grandissant retient sa respiration. Nul ne parvient à la
prendre, nul ne l’étonne, nul ne sait quand elle part ou revient, Alep ne donne
pas son temps.
*
Alep racole ses
enfants.
*
Les prisons d’Alep
sont vides.
*
Elle ne dit rien
observant les hommes en noir gesticuler sur le parvis des édifices, éreintés de
prières, où d’autres déambulent les yeux fermés simulant la folie, où d’autres,
à moitié nus, exhibent leur sexe raide, où d’autres se branlent et éructent, où
d’autres fouillent les immondices qui leur serviront de lit et Alep jouit.
*
La nuit vient sur
Alep. Les enfants ne jouent plus. Ils deviennent des ombres bleues, noires,
parfois translucides, la nuit les pousse hors du champ, hors d’une vision
juste. Quand les enfants meurent dans Alep, ils laissent un parfum improviste.
*
Alep a grandi dans
l’embrasement des feux de la St Jean. Elle garde le souvenir d’un doigt mouillé
sur ses lèvres.
*
Les rues qui se
vident. L’heure d’Alep est entre chiens et loups.
*
Alep gagne sur les
marécages, ses entrailles, son fardeau et, au matin, défait ce qui reste des
lambeaux de ciel accrochés à ses mains. Elle a joui, renversée, éructée jusque
dans son silence, malgré elle. Elle fuit, comme on doute soudain, les
enchanteresses et les parfums.
*
Au centre d’Alep, le
feu pourvoyeur blesse les yeux. Il faut fermer les paupières, éviter cette
blessure, s’agenouiller presque, devenir humble, passer. Et les chuchotements
aux fenêtres qui laissent vide le ciel. Il y a pourtant des étoiles.
*
Alep a gagné sa part
de vide dans chaque coeur qui s’en éprend, dans chaque main qui la caresse,
pour chaque regard qui s’égare en elle.
*
Alep est entourée de
rives bleues, des rives écartelées où des enfants rient en jouant à la guerre,
où les vraies batailles ont échoué faute de soldats, en manque d’espérance, où
les chiens mordent encore parce qu’ils ont faim, se mêlant aux meutes des
exclus d’Alep.
*
Alep crie dans ses
orgasmes.
*
Alep
éprouve la concupiscence des faibles. Elle les prend à genoux aux ornières du
ciel, elle les déprend d'une plus grande soumission : la fouille à corps. Elle
résout leur désir d'exil. Ce qu'elle éprouve n'est rien.
*
Les murailles et les dédales d’Alep cassent sur le ciel. Ils finissent comme
les rêves dans les entrelacements bleus et blancs des soupirs, car Alep se
remet de sa fièvre et les spasmes qui la soulèvent encore sont les
réminiscences de son embrasement, tous les soirs venus. Alep dresse sa croupe,
en visitation. Alep ne connait pas le sommeil, plongée en ses abysses.
*
Alep a le rêve
morganatique.
*
Alep n’a pas perdu
son temps dans les bras des hommes en noir, dispersés entre ses cuisses. Ils
ont tout donné, elle les a parfois écoutés, ils ont disposé d’elle, elle a
feint d’y croire, ils ont crié, frappé, craché, elle n’a rien pardonné de leur
foi.
*
Elle reprend
l’avantage et, entre toutes les femmes, choisit celles qui partageront son lit,
ses lèvres, ses heurts, sa passion. Elles seront complices de sa fin.
*
Alep est riche des
heures vides que la lumière embrase trop.
*
Un homme meurt dans
Alep. Il a obéi. La nuit vient. Conformité de la fidélité, allégeance de toute
une vie. Alep s’interrompt un bref instant pour trancher et oublier. La vie
reprend.
*
Les femmes vertueuses
d’Alep tombent dans la poussière, redeviennent poussière.
*
Alep vit désassemblée, à
mi-distance des rêves et des orages, en quarantaine, toujours prête à la
dispersion, défaite dans ses robes pourpres, désunie même quand elle danse,
comme un corps consumé, trop bas pour se relever, trop haut pour feindre tenir
encore si haut, corsage ouvert et refusant de partager ce qui la rend
désirable, sait qu'elle sera bannie une fois de plus, chaque nuit.
*
Sur la terre comme au ciel, la
lumière d’Alep écarte les chimères, plie les chairs, disperse les fortunes. Ses
entrailles regorgent d’obsessions et d’interdits. Mais qui lui donne ainsi
raison d’accroître le désordre, d’accepter ces fornications, d’abjurer son
obéissance? Alep sait le terme de l’histoire qui la rendra intouchable.
*
Alep est la fin de la
vie en nous.
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Septembre - décembre 2006