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Ecrire, forger, écrire, entremêler les voix. L’instrument est choisi, la couleur viendra, le plan est une question de temps, d’allongement du pas, de rapidité dans la succession des choix. Rien ne presse pourtant. Le plan est une question d’arpentage.
L’avenir est délibéré.
Entre chaque pas, un silence. A l’intérieur du silence d’autres pas, trouver les appuis nécessaires, s’arc-bouter sur le silence pour dire le commentaire, gravir dans ce monde clos les degrés du silence, souffrir infiniment à chaque avancée faite sur le silence, sur le vide souverain.
L’avenir est résurgent.
Résurgence intacte de l’endroit et de l’envers, du vrai et du faux, de l’ivresse blanche et des railleries instinctives. Comment taire ? Le labyrinthe est intact et les mots inextricables qui pourraient l’expliquer. A peine le silence est-il devenu qu’il est habité de l’aller incessant du regret d’être.
L’avenir est laconique.
Indécence de l’omission à ces débuts de la vie. La vie ! Cette échappée sur le ciel, distraite, virevoltée, comme un reflet déformé dans le miroir du soleil, pour ne plus voir, pour ne plus penser. Le faucheur de l’âme passe et détruit les ébauches. Il reste – et ne resterait-il que cela qu’il faudrait dire encore – les aurores inhabitées et l’ombre qui descend.
L’avenir est évanoui.
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(1) Il y a le scintillement, ni flamme, ni flamboiement, seulement le savoir, tentative d’explication. Pour expliquer (s’expliquer), on arrête. Face à face sur le trottoir. Le monde coule autour de soi, la luminosité du ciel laisse s’étirer des halos dans le lointain de la rue. On s’est arrêté, on explique (on s’explique), les paroles se répercutent dans nos miroirs, nous sommes reflets l’un de l’autre, nous cherchons à être précis, la précision sans ornement, nos illustrations sont riches et droites, abruptes dans leur splendeur. Nous disons aimer la vie, nous aimons la vie, c’est la raison d’aller, l’évidence est au bout de la rue, à l’orifice du monde.
(2) La lumière dans le cœur comme on parle avec franchise, dans une raison qui miroite les incertitudes, cette pointe des entrailles qui n’est que mémoire. Il faut alors endurer cette part de froid intolérable au milieu de nous, entre nous, jusqu’au rictus et quand le choc est trop fort, trop large, étourdissant, ignorer cette ironie qui surgit, résister à l’éclat qui pose ses nœuds, railler la folle passion où nous sommes détruits.
(3) « Embarquement immédiat » jusqu’à la disparition, extinction des feux, fin, fugue sans trace, fuite effacée. Notre « rapport au monde » est une défection répétée où l’urgence est de se divertir et de s’extirper de nos origines. Reniement et illusion du reniement. Nous existons dans un secret divulgué par des forgerons aveugles qui croyaient nous enchanter par leur verve. Indulgence pour leur erreur.
(4) A l’origine, c’est l’effondrement de nos traces, dans une célébration buissonnière et bruyante, c’est l’effacement des preuves à l’instant même de notre naissance, déjà l’exil, mourant, mort, dans une ombre inhabitée, c’est l’ensevelissement de nos passés déjà meurtris, nous fauchons l’avenir à grandes enjambées bleues, nos dépouilles s’alignent sur le départ, anamnèse expiatoire de nos étourdissements à parfaire notre disparition, c’est l’anéantissement de tout ce qui éclôt, de tout ce qui vient, juste une mémoire inattentive à son commencement, nativité nécrosée de tout désir de soi, les cadavres sont les ébauches imparfaites de nos ivresses silencieuses, bientôt évanouies, aucune empreinte ne restera. Ruine, ruine résolument vide où agonisent nos rêves de grand voyage, parce que la vie est un tombeau, sans nom, sans origine, point.
(5) Au bout de cette passion révulsée, à la pointe du jour, près des frontières imaginées de l’ordre et du désordre – quand le jour est enfin venu – comme dans une pensée hébétée mais sans feinte, il y a l’ivresse, l’ivresse orpheline qui improvise l’érosion des lumières, les flatteries blanches sous le ciel, un rire, un pas de danse, un instant d’innocence, des lignes sur des lignes pour présumer le sens, de démarcation en démarcation pour écourter la mort, une respiration, un orage soudain, pour escamoter sa propre histoire, d’autres vents, d’autres terres arpentées dans l’immensité de la mémoire, qui improvise avec majesté les lentes dérives des glaces et de l’eau dans les glaces, d’un continent à l’autre, qui improvise les ruptures, les sauts d’un signe à d’autres signes, martelée sans cesse par des lumières qu’elle assassine, imitant l’homme dans ses pauvres desseins, l’ivresse, l’ivresse du moment, toute entière traversée d’illusions, l’illusion de sa propre tourmente et de sa fin prochaine, l’ivresse d’une vie éreintée, approchée, déjà détruite, à bout d’elle-même et de sa raison, l’ivresse qui improvise a disparu.
(6) Quand tu chantes, tu tombes debout, quand tu danses, quand tu offres tes mains, quand la vie se gave de plantes empoisonnées dans les devantures silencieuses de ce début de nuit, quand tu vas vers tes rencontres, arc-bouté sur la douleur, quand tu exultes jusque dans le miroir fermé, quand l’ombre passe les portes et glace le tain de nos reflets, devenus froids, quand tu ouvres ces portes, les portes ouvertes où casse la lumière, sur le pas d’une vie à pic, au seuil du silence qui monte, quand tu retires tes mains au lieu de respirer ou d’inventer sans mensonge, au lieu d’aller, sans hâte, sans passé, quand tu pars, quand tu reviens, au travers d’un battement de porte, sans bruit, sans souffle, quand le battement est à lui seul ta raison de vivre et qu’aucun prétexte n’est suffisant pour te faire bouger, c’est-à-dire aller et risquer de disparaître, quand tu respectes l’allure du jour et du jour qui vient, quand tu deviens le jour dans l’illumination froide d’un soleil qui tente de naître, quand tu acceptes de révoquer les oiseaux indiscrets, quand les oiseaux embrasent un ciel rebelle et ivre, quand tes intentions sont sans haine, quand tu tombes, mais tu chantes encore, à l’apogée du silence.
(7) Sur cette terre, mais une terre ouverte, fracturée, et le feuillage inquiet au bord du ciel, au bord de cette chute annoncée dans un sifflement d’oiseaux ; sur cette terre réceptacle, placée au bout du soleil, à portée de voix de leurs cris, à portée de main de leurs blessures ; sur cette terre, une parmi d’autres et toutes les autres assemblées, une terre comme une île d’oiseaux et de lumière culminante, arrachée des mains qui tentent de la sauver ; sur cette terre, dans le pli de cette terre, en creux, comme une empreinte effacée quand le visage de l’un est celui de tous, dans la peur d’une lumière blanche où s’effondreraient le jour et la lumière du jour ; sur cette terre, ni chant, ni cri, seulement la rumeur, fil d’un arc tendu d’une parole à l’autre opposée.
(8) La raison biffe le cœur, le cœur cesse de battre ; cette parole nette, désespérée qui cesse de dire, éclat après éclat ; voilà le souffle éventré du cœur qui finit par se taire. Les minutes du temps sont ponctuées de foudres mortes, d’occasions manquées de dévoiler sans disloquer, de crayonner sans rature et si les ébauches sont souvent précipitées, kidnappées à l’ombre qui les tenait, elles portent, en marge, les marques du silence dans lequel elles sont nées. Il s’agit toujours de parfaire des confidences, d’entrer dans la clandestinité d’une révélation, de se retrancher dans l’intimité de nos faiblesses, d’éprouver l’obscur et le furtif, d’extirper les réticences de nos mémoires, d’aller à l’invisible, d’énoncer les équivoques de nos arrières-pensées pour découvrir, dans le dédale de ces indiscrétions – nos dessous des cartes – que le cœur fuyant a des raisons de fuir et, se laissant dépecer, qu’il ne cédera jamais sur l’essentiel : le silence, le prochain silence où nous serons rejetés.
(9) S’affaisser comme cède la lumière, consentir à cette chute, l’éternité est une confidence.
(10) L’aurore martelée blanchit et le silence qui monte est familier, certitude que tout est arrêté dans l’horizon exact. Cette aurore qui s’effile bouge, inhabitée, avec sa mort inconvenante ramassée sur le fil qui la sépare de nous, cette aurore reprend ce qu’elle donnait, sa fulgurance bleue.
(11) J’éprouve cette émotion, elle tient en éveil la douleur et la révolte, elle est impertinente mais fidèle à mon insouciance ; instinctivement je suis dans son chemin, elle est ma solution de continuité, interstice sur mes brûlures, simultanéité du désordre qu’elle provoque et de la nonchalance qui la rend possible. Tête-à-tête, elle jongle et je persiste.
(12) Les arrangements avec le silence n’y feront rien. Il faudra s’accommoder de la confusion qui règne, trouver toutes les places possibles, même si elles manquent, pour dénouer le sens de cet au-delà que l’homme a tracé – pauvre illusion –, même si le sentiment dominant est celui d’une absence de respiration. La disparition des détails fonde le regard et les appuis d’une vision soulagée de ses diversions et de ses erreurs jusqu’à l’erreur suivante – dans un battement de paupière.
(13) Cette voix, la nuit qui vient, inachevée, voix qui saigne et qui tombe, arc-boutée sur le flanc des bruits alentours, irritée, plainte parmi les plaintes quand les grands instants de la fin du jour s’espacent et disparaissent, voix éreintée dont le rythme secoué feint de dire la souffrance, fausse voix dans le tourbillon noir du soleil qui s’efface, cette voix ramassée dans son souffle, pesante, chapardeuse de temps par l’attention qu’elle réclame, voix frappée de l’angoisse d’aller et de se fondre dans d’autres voix (voix plus libres, marcheuses du soir, promeneuses des détours et des venues d’ailleurs, voix morganatiques des désirs de la nuit), cette voix, entre toutes, plus épaisse et plus raide, astreinte à geindre infiniment, cette voix de faux-fuyant, cette illusion de se propager, cette illusion d’être écoutée, cette voix morte qui plonge dans l’ombre emporte dans sa nasse les restes d’un plaisir qui n’était pas le sien.
(14) En place – La collision était attendue. Nous supportons ce désaccord de la matière contre la matière, nous pesons sur l’habitude pour que l’outrance devienne émotion et que la virulence passe, la folie soit commune. La lumière s’écoule. Elle divorce de la lumière du ciel, elle se répand, plonge dans le feu qui prend, se soumet jusqu’à s’estomper, se soumet aux flammes qu’elle fuit, s’évanouit un instant, tolère une seconde de mort, change sa direction, glisse, grille, souffre, perce, éventre d’autres portes, longe, s’emballe, respire, soulevée parmi les lumières du néant, au-dessus des querelles et des répulsions, éprouve la pesanteur de l’humain, s’engouffre et déflore l’ombre jusqu’à l’ombre qui la précède, passe, encore cruelle, encore ouverte, désaccordée du monde jusqu’à heurter le ciel et le soulever jusqu’aux confins de lui-même.
(15) Nous nous sommes entrevus – La poussière d’abord blanche, changeante, matinée d’argile et de fumée noire, sur l’esplanade où des oiseaux plongent entre les filles voilées de leur enfance. D’abord blanche et mauve, accrochée aux ornements des grilles où s’appuient des buissons sanguins d’étoiles de fleurs ; d’abord blanche, auréolée de mauve et du pourpre des dalles assombries du pas des hommes qui ont laissé leur jeunesse et leurs espérances s’effriter sur les façades rongées de leur adoration, devenues éparses, pleines de vide ; d’abord blanche comme une réponse à la lune qui monte, au silence qui revient des coursives désertées, où il y a peu, hommes et femmes, enfants pliés à leurs mains, allaient et venaient, dans ces promenoirs du désir de se plaire mais de se taire – forcément ; d’abord blanche pour s’incurver contre les volutes de brique des chapiteaux effondrés, ombrageant de milliers de rides les colonnes encore droites, pour s’élever vers le fond des arches sombres ; d’abord blanche, un instant rejetée sur les visages passifs et enfantins des jeunes filles et des jeunes gens, venus du fond de leur rêve pour apercevoir la lumière et leur visage de lumière et, soudain, la nuit et leur visage de nuit ; d’abord blanche comme une prière qui s’enracine au fond des gorges, une prière du plaisir et du silence, lamentation heureuse de l’ombre sur la nuit où les bruissements de l’air alentour fait l’orgueil de leur sourire, de leur plissement d’œil, dans cette foule où les mains s’effleurent, cachées les unes aux autres, sachant reconnaître la saveur d’une femme et le parfum d’un homme ; d’abord blanche, puis mauve et répétée à l’infini des rires de ces enfants qui dansent dans l’ombre de leur cœur, parce qu’ils seront deux, parce qu’ils seront mille à livrer leur désir dans la lumière éclatante d’un jour qui s’en va pour leur laisser le champ libre, l’espace libre où seuls les oiseaux ont encore le droit de voler, tranchant les souffles d’air de leurs ailes lumineuses.
(16) A venir les boulevards inondés de poussière ; à venir les mensonges de la lumière dans la chaleur élevée du matin ; à venir le ruissellement de l’eau autour des puits embrasés qui s’élèvent vers le ciel ; à venir l’orage qui roule dans l’orage et casse comme le verre jeté sur le sol ; à venir l’ivrognerie à grandes enjambées sur les morts ; à venir l’entreprise de démolition du rêve et de ses suites et de ses cœurs instables ; à venir, à reculons, la conscience du miroitement de l’eau sur les lèvres entre-ouvertes, parce que c’est la soif qui le veut ; à venir le battement d’une aile d’un oiseau qui s’engouffre dans le vide car entre le ciel et la terre il n’y a plus d’île ; à venir la porte battante d’un milieu d’après-midi, sans après, sans souffle pour soulever la terre, donnant sur un éclat de sang ; à venir les secrets ; à venir l’obscurité semblable au simulacre ; à venir les prétextes, les malaises, les forces de l’oubli ; à venir les mains détachées des corps, magnificence douloureuse et fanatique ; à venir les défauts, les illusions, les transes, les yeux pétrifiés, les envoûtements, la haine ; à venir la haine et la convoitise, la pitié, la comédie du genre humain ; à venir le premier né mort-né de ces apitoiements ; à venir le paradis primitif, inversé, pays sans providence ; à venir les nébuleuses souterraines fusant comme un éblouissement, la frénésie des combattants aveugles dans les tranchées utérines de leur terre ; à venir la solution de continuité entre l’instinct et la mort, la sauvagerie illuminée, l’idolâtrie, la passion répugnante de l’adoration ; à venir la solitude introuvable, le demi-jour des mystères aux innombrables traces, équivoque de la pudeur, fantômes inquiets, désirants, faméliques, humiliés dans leur bonheur de retour ; à venir l’illusion méthodique et rationnelle ; à venir le rébus indéchiffrable qui réduira au silence sans compassion ; à venir l’introuvable clandestinité, désir mis en échec, acculé à la reddition dans la poussière montante d’une pointe de jour. Le dénouement sera long, toujours attendu, comme en enfer ; à venir l’enfer.
(17) Tomber, soulever encore la chape du ciel, gagner et s’évader par la porte battante, blanche sur un monde révulsé, illimitée sur l’horizon qui tremble, passer à genoux, irrespectueusement à genoux, se débattre désassemblé du monde, prisonnier du réceptacle de notre disparition du ciel, tomber en droite ligne dans les coulisses de l’ombre, tomber, finir, fuser comme une poussière défaite, absorbée par le vide, le ciel est là, il joue, il attend, hérésie laiteuse qui coule dans les yeux, se relever arc-bouté aux fissures du vent, seul appui dans ce désert mouvant, impalpable ligne sur la trajectoire de la chute, c’est devant, c’est derrière, tout autour comme un dédale de gestes incontrôlés, la vie agite encore ses membres dépecés par les gifles incessantes de ces instants fugaces, à peine vécus qu’ils éclatent en lambeaux éructés, hurlement de la chute, hurlement du néant, hurlement de la mort soudaine. La délivrance attendue s’efface, tout devant, toujours devant, la ligne est toujours droite, de prison en prison, d’un ciel à l’autre, au confluent de l’horizon et du silence nécessaire, tomber.
(18) Exeat – Finir, décider de finir, peindre l’abîme aérien de la lumière, montrer cette légèreté folle, cette secrète rupture dans toute certitude.
Exeat – Achever la succession. L’ivresse désespérée de l’errance masque et dévoile à la fois les ébauches brûlées des mains magiciennes. Nous sommes démantelés.
Exeat – Respirer encore dans la chute, expulser l’esprit de sa gangue verte, devenir étranger, trouver dans le rire considérable qui nous transporte la première caresse acceptable, s’offrir le luxe de passer.
Exeat – A la pointe de la souffrance, la réalité a des racines d’étoiles que rien ne sépare du ciel qui lui sert d’abri, illusoire.
(19) A la forge des mots - La reddition annoncée des hommes de paille, des tambours, des soldats encapuchonnés de noir ne se produira pas. Ils interviendront encore pour cloisonner le ciel, offrir des scandales gratuits, aboyer sur leurs ruines. Il adviendra du mouvement comme du plaisir, un irréparable malentendu. Ils exalteront l’insulte, ils violeront les intercesseurs, les fantaisistes, les enchanteurs. Escamoteurs du sens humain, ils ordonneront la planification du sacrifice du désir pour attraper le bout d’esprit qui leur manque. Ils nommeront pour meurtrir, ils appèleront pour condamner et le dieu insatisfait qui les pousse feindra de les fustiger et leur nuque raidie par l’offense sera le mur triomphant de notre mise au silence.
(20) Arrivée de la Sorgue – Ils ont visité jusqu’à l’outrance. Leurs mots sont des prétentions, juste écorce sur du vide. Ils n’ont pas d’opinion, leurs approximations sont autant de désaveux. Ils sont sans promesse et sans conviction, juste dogme. Ils se sont privés de l’essentiel : la voix familière et exacte. Leurs déguisements ne tiennent pas le temps, pauvres travestis ! Ils pensaient être dans la confidence et leurs paroles d’évangile ne sont que semblances, farces impardonnables. Ils ont tué la lumière, ils disparaîtront muets. Arrivée de la Sorgue, la méthode est inexplicable, elle force les ténèbres et se nourrit d’elles. Elle fauche et elle rature, elle fustige la scène et dresse les minutes de coulisses subreptices. Elle instruit avant de dénouer. Elle n’obéit à rien. Elle écoute. Seuls les ignorants croient mieux faire.
(21) Futilité qu’être humain, imprudence, inconduite de la vie, légèreté coupable, insouciance de l’éternité, impair et manque, inconséquence de l’infidélité à soi, distraction qu’être humain. Dans ce tohu-bohu impardonnable, la blessure est intacte et l’émotion en deuil. Sur le devant de l’incandescence, le geste d’adieu bouge mal. Il heurte et interfère. Il blesse et déchire. Ne dis jamais adieu, déplace seulement tes tristesses, sois en infraction, reviens à l’origine de la méprise, méprise cette mésentente et les démons de ce hiatus du jugement. Divorce de toi, aie ce courage, sois élégant jusque dans le qui-vive du désordre. L’événement c’est la vie. La première impertinence faite à soi-même.
(22) Faire route – Dans les environs d’Uzès, il y a des limons naissants réservés sur le bord de la route comme des marques qui cachent les empreintes de la création. Ils sont les restes presque effacés d’une main qui a donné et qui, une fois l’ébauche achevée et l’échange dit, a retenu son geste, à perte de vue.
(23) S’éloigner sans cesse – Le navigateur manie le feu et l’outrance à la perfection quand il surveille la convoitise de la mer à lui retirer sa barque et son élan. Il force et il résiste, il donne dans la mystification : il vitupère, il tempête, ces cris ne dupent personne, ils s’accomplissent dans le hasard qui le contourne et l’épargne, son cri monte encore, s’accommode des ressacs et des crêtes, jeté hors de la scène, au-delà du regard. Il garde le cap quoiqu’il en coûte, il traverse sans pardon. Le voilà arrimé au ciel qui jongle avec ses démons et la main qu’il concède à cette duperie ne cède rien. Elle accomplit son rêve de s’éloigner sans cesse sans esquive et sans remord.
(24) Sur la ville, mais la ville n’est plus la ville, se fondent les ombres et les vents, la ville insensible aux appels, en mouvement contre elle-même, d’une rue à l’autre, tendue par les fils qui fusent de la terre. Interrogée : que deviens-tu ? Elle est le manifeste révélé de la chute, prise dans sa poussière blanche, répétée d’un ciel à un autre ciel. Elle ne dérange plus la raison d’être des hommes, elle leur signifie que l’espérance est sans fin, elle les traque dans leur besoin de silence. Mais la ville n’est plus la ville, elle est l’âme souffrante d’une histoire résurgente où l’homme tue l’homme et dans cette rencontre, elle plie dans ses quatre mains leur extase révulsée, à grands coups de battoir d’exubérance, car elle fut et ne sera plus.
(25) A la fin du fin, le feu – En contre-champ, la réverbération persistante d’une façade noire et or, sur un fond gris, plus haut, au sommet caché du ciel. Il n’y a pas de partage et les rivières ne coulent que dans un sens. La façade n’est pas une, elle se divise en une multitude de faces, scindées à leur tour, du blanc au gris, du blanc au noir, réfractées l’une sur l’autre dans des aplats successifs qui se superposent. Chaque plan bouge et s’immobilise pour son compte selon des trajectoires finies et verticales. D’un pli à l’autre, des ombres humaines passent et traversent les miroirs instables de leur mémoire ouverte. Où va le feu quand il s’élève ? Que devient la lumière une fois qu’elle se libère, arrachée du tain qui la tenait ? A la fin du fin, l’estuaire en bas du ciel recueille tous les serments.
(26) Dans ce voyage, un seul horizon, des tabourets noirs en enfilade, de l’espace autour de soi, des lignes de ciel pur et froid en soi, tout un inventaire de bruits, du scintillement des fauvettes aux coups saccadés et sourds d’une ville assoiffante, du fond d’elle-même comme un tambour qui monte ; et derrière le mur, au-delà de la porte, des arbres à profusion, des marteaux tombés du ciel qui frappent l’air et l’enflamment ; parfois une absence, de celles qui nous basculent vers le silence, jamais vraiment atteint ; des rampes d’orages installés qui se répondent, instantanément, des regards, tous adjacents, des haltes fréquentes pour apaiser la soif, gagner sur l’obstacle, achever l’histoire, des murs dans les prolongements d’autres murs, une idée fixe répandue sur le sol d’où monte la poussière – jamais la lumière n’est franche dans ce halo noir – où les murs sont encore droits, plus hauts ; des réceptacles pour s’endormir, dormir plus qu’il ne faut pour attendre la grande intervention du soir, dans ces abris meurtris de l’homme, mais il n’y a plus d’abri ; de l’espace autour de soi, délavé jusqu’au blanc du ciel, des aigreurs en soi parce que l’horloge tourne à vide dans les vides entrelacés des heures attendues ; des agencement hétéroclites de bâches et d’étais, de poutres et d’étals ; des corridors d’ombre, des rêves jamais entiers, jamais finis ; si peu d’étoiles et si peu de vent ; des hommes constamment en marche et à la tâche, des regards déjà vides, des mains automatiques, un fil, un seul, jusqu’à la mort, si court tenu ; et la rue est interminable où la lumière tombe en droit-fil du ciel.
(27) La mouvance est dans un plan intermédiaire. Rien au-delà (le ciel). Une densité rouge et ocre en deçà (les balcons et les balustrades). Ce plan moyen ondule sous le vent (les feuillages). Parfois de place en place, des espaces blancs ou bleus qui ouvrent sur des vides, vite refermés, brusquement éteints. Le plus souvent les branches sont bousculées les unes contre les autres dans un embrasement argenté, éphémère, recommencé mais toujours différent, dans un espace plat, essentiellement fluide. Tous les plans sont une seule surface brisée à intervalles réguliers et irréguliers par les saillies des branches et des feuilles agitées par-devant et par-derrière, frôlant devant, bousculant derrière ce qui serait une image collée sur l’espace et déchirée de droite à gauche et tout au bord à la limite d’elle-même. L’explosion interminable du vent dans les feuillages dessine des masses différentes allant de l’or au noir. Bientôt il y aura un embrasement de cette ligne de plus en plus ouverte car le jour descend et le soleil est un feu et cette blessure prune et écarlate, soulevée par le flux et le reflux de l’air, scindera l’image en deux, en deux mondes incertains de pouvoir se rejoindre, en haut un ciel pur, bientôt disparu, tandis que les masses sombres des terrasses, en bas, s’enfonceront dans la terre qui se ferme. Le jour aura fini de fuir.
(28) L’espace est noir, la terre n’est pas une orange. En plein ciel, matériellement, intercepter les miroirs résurgents. N’en faire qu’un. Revenir à la décision initiale : sortir du sommeil, imposer la lumière, interpréter, respirer brutalement, casser l’artifice qui tient l’homme. L’ouvrage est sur la table. Il nous incombe d’en trouver le vrai commencement. Il n’est pas forcément à la première page. Et derrière soi, des cortèges par milliers où chacun ferme le ban. Jour après jour, ils défileront, balancés dans les filets du ciel, jusqu’à la mascarade. Après la danse, encore la danse pour habiter le feu, être habillé de flammes, invectiver l’orage qui vient troubler l’espace, plus haut, où la terre n’est qu’elle-même, placée sur sa trajectoire réservée, qui n’attend pas la fin des rites, la fin des hommes, la fin de la danse, l’achèvement du rêve.
(29) Le feu couve, le feu tombe d’une branche à un toit, des toits sur le sol, inspiration résonnante du ciel sur la terre, dans une résurgence du silence qui finira dans le blanc et le bleu du jour. Le jour précédent, le feu tombait déjà dans une poussière surélevée, intendante des pièces ouvertes sur le vide. Le feu tombait encore quand la pluie a ramené à elle la lumière tout à coup ordonnée et qui s’effondre pourtant, basculée, remontante soudain. Et le reflet du feu continue de s’étendre – comme une vague rabattue sur une vague où chaque pli de l’eau glisse sur d’autres plis, pour vivre, pour chuchoter le monde, pour disparaître dans sa propre respiration – jusqu’aux marge de lui-même d’où naîtront d’autres feux. Ainsi de suite.
(30) La sagesse en sept morceaux
I - Nous mesurons nos risques chaque fois que nous nous appliquons à parfaire notre conduite. Mais où nous allons, quelle sera la mesure de nos pas ? A quelle aulne apprécions-nous la lumière qui envahit tout, de bas en haut du ciel ? Et quand les cartes seront battues et brusquement dispersées, à quel ordre estimerons-nous l’ordre qui en sortira ? Le terme n’est jamais atteint tant que le risque subsiste en nous, toujours, de nous tromper.
II - Le second morceau portera sur le silence, sagesse de base. Façon d’en finir avec le silence. Façon de mieux parler. Eviter de se taire. Sagesse du silence et cri du silence. Dans le silence du silence, il y a comme un accord de guitare qui monte jusqu’aux larmes et, tout de suite, le rire de génie de la danse et de la mort. Fin du silence.
III - Le troisième sur le rire, sagesse d’hygiène. Nous entrevoyons, lorsque sera atteinte et ouverte la dernière porte, qu’il n’y aura pas de retour possible. Après la stupeur ou le désenchantement, nous rirons de cet éclat franc qui libère de la désillusion.
IV - Ce sera respiration, unique, profonde. Respiration – De degré en degré, comme un pli sur le sable qui se répète et qui va mourir, un souffle toujours plus mesuré, abstenu, réservé. De loin en loin, le ciel se brise en vastes étendues blanches et bleues, la vie bouge lentement. Nouvelle respiration – La sagesse est dans le cœur du ciel, de plus en plus haut, dans cette eau devenue étale et lisse jusqu’à ses marges éloignées. Dans les silences de la respiration, c’est en soi que l’instant se rétracte comme un horizon aspiré par la nuit, pour d’autres instants à venir, interminablement, l’un après l’autre.
V - Dans le négatif du miroir se dit l’amour, en balance avec la sagesse.
VI - Le sixième morceau évoquera le ciel et la liberté.
VII - Revenir au silence car la sagesse est une marche abrupte du silence au silence. A la fin, il est toujours possible de briser les vœux et d’interpréter le monde à notre manière, avec le sentiment que notre légèreté vaut mieux, infiniment mieux que la morale quotidienne et irascible de nos espoirs assujettis.
En retour, nous serons exonérés de notre devoir de silence. Parce que nous userons de cette liberté à mal escient, en remontant vers le ciel, passant outre les étais et les murs dressés autrefois par nous, nous retrouverons la mesure naturelle de l’humain. Dieu n’a jamais existé.
(31) Partie remise - Parce que les débuts sont souvent oubliés, il faut revenir aux premiers jours, aux premières promenades dont il ne reste que quelques instantanés comme des suites précipitées, sans ordre, dispersées, griffonnages frustres et disparates, vite brouillés.
Combien de rêves perdus ? Il s’agit justement de nos rêves, ces étais qui nous tenaient debout contre le ciel et qui, parce qu’ils s’effondrent, nous entraînent dans leur chute enchevêtrée. Nous allons à pas comptés. Il faut admettre la souffrance. Mais ce n’est jamais qu’une obscurité passagère. Où nous allons, en soi, toute l’humanité est déjà trop meurtrie pour ressentir encore le mal qui la ronge. Nous passons de longues heures à écarter des branches, à différer notre avance, à traverser de grandes irrégularités blanches où tout faux pas nous éloignerait de notre but. Nous approchons des bordures après de nombreux détours. Elles étaient pourtant proches. Ce qui importe maintenant, c’est de voir. Nous procédons à de longs calculs. Nous devenons intolérants dans nos prévisions. Nos tableaux de fréquences d’apparition regorgent des pièges que nous avons nous-mêmes posés. Tout est obstacle et nous devons voir, voir absolument.
Nous atteignons des frontières, goûtant enfin le silence dans leurs marges, l’absence soudaine d’obstacle, seulement une fine poussière sous nos pieds, puis des rangs de barbelés. Nos frontières sont vraies dans ces promenades forcées. Plus nous les longeons, plus nous en perdons les traces et les raisons. Trop loin ou trop près. Il nous manque le bon point de vue. La complexité de la géométrie n’y fera rien. Il n’y a pas d’outil pour le travail qui nous occupe.
En s’effaçant, le rêve devient un obstacle en nous. Il faudra sacrifier nos errances, reconnaître que chaque regard était un lapsus de notre esprit. L’arc-boutant qui nous soulève cède. Chaque jour revient à la surface. Nous tentons de rebâtir le calendrier des premières fois.
Et toutes les autres fois des autres jours. L’espace qui nous envahit est un feu. Il prend toute la place. Nous titubons de cet engorgement jusqu’à notre propre fragmentation. Nous devenons divers, variables, altérité démultipliée, toujours exilés en nous-mêmes. Nous interprétons cette dispersion comme une conséquence de nos excès ou de nos contrariétés, parce que la nuit vient, parce que pour solde de tout compte nous touchons seulement le glacis décoratif du vent. Dans les degrés du rêve que nous gravissons, nous allons toujours plus disloqués et dissemblables composant avec le jeu mystérieux du silence contre nous-mêmes, le silence inchangé de la première apparition du monde. Nous devrons anticiper le bing-bang, être vierge de toute mémoire. Ni témoin ni tombeau. La genèse est à ce prix. Le calendrier suivra.
Et les rêves sont interminables s’ils restent discrets. Nous reviendrons au domaine public. Mais nos exigences ne sont que crieries insupportables et implorations vaines. Les abords des frontières sont des mensonges sous le soleil. Nous étions, pour cela, sortis de nos réserves. Voilà, le cri tombe, dupés par ce temps qui retrouve sa pente, de jour en jour, de jour en jour. Et tant qu’il y aura des départs et des retours, jamais le démiurge qui est en nous ne proposera de fin.
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Être humain - Villes et dates
Être Humain - Paris, 11 février 2000
(1) Paris, 8/15 février 2000
(2) Tel-Aviv, 12 mars/26 avril 2000
(3) Jaffa, 30 mars 2000
(4) Tel-Aviv, 15 juin 2000
(5) Tel-Aviv/Paris, 10 juin/12 août 2000
(6) Avignon, 24/25 juin 2000
(7) Tel-Aviv, 25 août 2000
(8) Paris, 21 juillet/2 août 2000
(9) Paris, 28 juillet 2000
(10) Tel-Aviv, 28 août 2000
(11) Paris, 3 septembre 2000
(12) 6 septembre 2000, arrivée à New Delhi
(13) New Delhi, 15 septembre/13 octobre 2000
(14) New Delhi, 22 septembre/8 octobre 2000
(15) New Delhi, 24 octobre/15 novembre 2000
(16) New Delhi, 18/30 novembre 2000
(17) New Delhi/Bombay, 6 décembre2000/29 janvier 2001
(18) New Delhi, 25 décembre 2000
(19) Bombay, 21 janvier 2001
(20) New Delhi, 17 mars 2001
(21) Paris, 26 juillet 2001
(22) New Delhi, 31 mars/11 mai 2001
(23) New Delhi, 1 avril 2001
(24) Calcutta/New Delhi, 7 mai/13 juin 2001
(25) Hong Kong, 17/18 mai 2001
(26) New Delhi, 12 mars 2002
(27) New Delhi/Neemrana, 10/25 octobre 2002
(28) Hué/New Delhi, 7/28 mai 2002
(29) Hué, 7 mai 2002
(30) New Delhi/Paris, 2 février/7 juin 2002
(31) Hué/Paris/New Delhi, 8 mai/1 juillet 2002